Essai
La surproduction des élites et les diplômés belges
Chaque année, la Belgique forme plus de bacheliers et de masters que jamais. Que devient cette énergie quand le sommet ne s'élargit pas au même rythme que la base ?
Saikou Sow
2 août 2026 · 5 min de lecture
En 2024, la Belgique comptait plus de titulaires d’un diplôme de l’enseignement supérieur que jamais dans son histoire. Sur le papier, c’est une victoire : plus d’instruction, plus de qualifications, plus de mobilité sociale promise à chaque génération. Mais une question dérangeante se profile derrière cette statistique flatteuse — et si l’ascenseur social, en réalité, ne montait plus assez vite pour tout le monde qui y entre ?
C’est précisément l’angle mort qu’explore la théorie de la « surproduction des élites », popularisée par l’historien et biologiste des systèmes complexes Peter Turchin. Son idée, en apparence provocatrice, est simple : une société ne s’effondre pas seulement à cause de la pauvreté de sa base, mais aussi à cause de l’engorgement de son sommet — quand elle forme plus de prétendants aux positions de pouvoir, de prestige et de rémunération élevée que ces positions n’existent réellement.
La mécanique de la théorie
Turchin appelle « aspirants à l’élite » l’ensemble des individus formés, diplômés, ambitieux, qui visent une place parmi les décideurs, les cadres dirigeants, les professions libérales prestigieuses. Tant que le nombre de ces aspirants reste proche du nombre de positions disponibles, la compétition reste saine — elle sélectionne, elle motive. Le problème survient quand un système éducatif s’élargit plus vite que son économie ne crée de postes à la hauteur des attentes qu’il a lui-même fabriquées.
Le résultat n’est pas une pénurie de talents, mais une pléthore de talents frustrés. Des docteurs qui enchaînent les contrats précaires. Des juristes qui n’obtiennent jamais d’associariat. Des diplômés de grandes écoles qui atterrissent dans des emplois largement en dessous de leur qualification. Ce n’est pas un accident individuel — c’est, selon Turchin, un signal structurel, et historiquement, un facteur récurrent d’instabilité politique : de la France prérévolutionnaire, engorgée d’avocats sans clientèle, aux États-Unis contemporains, où le nombre de diplômés en droit dépasse largement le nombre de postes correspondants.
« Ce n’est pas la misère qui produit les révolutionnaires, mais l’ambition contrariée. » — en substance, la thèse de Turchin sur la dynamique structurelle des sociétés complexes.
Le cas belge
La Belgique n’échappe pas à la dynamique. Depuis l’harmonisation européenne des cursus amorcée par le processus de Bologne, le nombre de diplômés de master a fortement progressé dans les trois Communautés du pays. Ce qui était, il y a une génération, un signe distinctif — un master, a fortiori d’une grande université — s’est largement banalisé. Le diplôme continue d’ouvrir des portes, mais il n’est plus la garantie d’accès qu’il représentait.
Dans le même temps, le sommet de la pyramide professionnelle ne s’élargit pas au même rythme. Le nombre de postes de direction, de mandats politiques, de sièges dans les grands cabinets ou les administrations centrales évolue lentement — par construction, ces positions restent rares. Le résultat est une compétition de plus en plus âpre pour un nombre de places relativement stable, avec en creux une génération de jeunes diplômés qui doit soit accepter un déclassement, soit s’exiler, soit se réorienter vers des voies que leur diplôme ne préparait pas.
S’ajoute à cela une particularité bruxelloise : la capitale concentre une offre d’emplois « prestigieux » — institutions européennes, consultance, cabinets d’avocats internationaux — qui attire une part disproportionnée des meilleurs diplômés du pays, sans que ce vivier d’emplois soit lui-même extensible à l’infini. Bruxelles agit comme une chambre de compression : elle capte l’ambition nationale sur un marché de l’emploi qui reste, en définitive, restreint.
Les signaux à surveiller
La théorie de la surproduction des élites ne prédit pas un effondrement mécanique. Elle propose plutôt une grille de lecture pour des tensions diffuses : la montée du cynisme envers les institutions chez les jeunes diplômés, l’attrait croissant pour des discours politiques radicaux ou anti-système parmi des populations pourtant hautement qualifiées, ou encore l’émigration silencieuse d’une partie de la jeunesse belge la plus formée vers des marchés du travail perçus comme plus méritocratiques.
Ce ne sont pas des certitudes, mais des hypothèses de travail. Elles méritent d’être posées avant que les tensions ne deviennent visibles — c’est précisément l’intérêt d’une lecture structurelle : elle repère les frictions avant qu’elles ne se traduisent en crise ouverte.
En somme
Produire plus de diplômés n’est pas en soi un problème — c’est même, à bien des égards, un progrès. Le problème surgit quand la promesse implicite du diplôme (l’ascension sociale) cesse de correspondre à la réalité du marché qu’il est censé ouvrir. La Belgique, comme beaucoup de sociétés développées, avance aujourd’hui sur cette ligne de crête : continuer d’investir dans l’éducation, tout en réfléchissant sérieusement à ce que devient l’ambition qu’elle génère quand le sommet ne suit plus.
Notes
- Peter Turchin, End Times: Elites, Counter-Elites, and the Path of Political Disintegration (2023) — présentation grand public de la théorie de la dynamique structurelle-démographique.
- Processus de Bologne (1999) — harmonisation européenne des diplômes de l’enseignement supérieur, à l’origine de la généralisation du système licence/master.
- Les éléments chiffrés relatifs à la Belgique évoqués dans ce texte sont illustratifs ; une version ultérieure de cet article intégrera des sources statistiques précises (STATBEL, Eurostat, indicateurs des Communautés).